Face au déclin annoncé des stocks de pêche victimes de la sur-pêche, l'aquaculture et la mariculture sont-elles prêtes à prendre le relais ? Cette question, que je dois à Rosa, mérite bien une discussion. En 2006, Worm publiait dans la revue Science un article alarmiste annonçant la fin des ressources halieutiques d'ici 2048. "Quel que soit votre fruit de mer préféré, vous risquez bientôt de ne plus pouvoir en manger" annonçait-il dans ses interviews. Si cet article fait l'objet d'un débat chez les biologistes des populations marines, le spectre d'un effondrement des ressources halieutiques reste un sentiment partagé dans la communauté scientifique.
Pour remédier à ce déclin annoncé, et laisser les stocks se regénérer de manière durable, de nombreux spécialistes ont appelé au développement de l'élevage de poissons. Une filière représentant déjà 43 % des poissons consommés dans le monde. La FAO précaunise d'augmenter la production aquacole et maricole, estimant que la demande mondiale en poissons atteindra les 180 millions de tonnes en 2030. Pour répondre à cette demande sans augmenter les prises actuelles (95 millions de tonnes par an), il faudrait donc doubler la production actuelle aquacole (45,5 millions de tonnes, voir figure 1).

Cependant, la production aquacole (et maricole) nécessite une forte consommation en nutriments. Rien de surprenant, il faut bien nourrir les poissons. Mais cette évidence devient un réel problème dans le cas de poissons carnivores, comme le thon, nécessitant un apport en farines animales marines. Et dans ce cas, il faut faire appel à la pêche minotière. Un cercle vicieux se dessine alors, surtout depuis que ces farines animales marines sont utilisées à la place des farines animales terrestres en élevage (suite à la vache folle). La compétition pour cette ressource minotière deviendrait particulièrement acharnée, et viendrait épuiser un maillon intermédiaire de la chaîne alimentaire marine.
La solution actuellement étudiée vise à nourrir les poissons d'élevage avec des aliments d'origine végétale. Mais ces recherches agronomiques sont assez longues à développer, en raison de la plus faible valeur nutritionnelle de tels aliments chez les poissons. Elles nécessitent donc de nombreuses études avant de combler toutes les carences nutritives pointées du doigt, et permettre de produire de beaux poissons !
De plus, les enclos en eaux naturelles peuvent créer de sérieux problèmes environnementaux. Les poissons ne vont pas manger tous les granulés, et rejeter des excréments organiques, pouvant entraîner une eutrophisation et une baisse de la teneur en oxygène du milieu : tombant des cages en mer ou en rivières pour se déposer sur les fond, les aliments sont dégradés par des micro-organismes consommateurs d’oxygène, tandis que les apports en azote et en phosphore est bénéfique à la prolifération d'algues, parfois toxiques. Il est donc nécessaire de savoir correctement gérer ce risque en contrôlant les apports, ou bien opter pour les bassins clos hors-sol (tankers par exemple). Mais là encore, il faut investir et proposer des techniques pointues d'aquaculture.
Enfin, dernière critique aux élevages en eaux naturelles, les poissons s'échappant des filets risquent-ils de nuire aux populations autochtones ? Supposons qu'une race particulière de saumon ou de truite soit élevée pour sa voracité et sa forte croissance, comment les échappés influenceraient la survie des espèces sauvages, lors de leur mise en compétition involontaire ? La même question a été posée pour les fameux saumons transgéniques, sans que de véritable réponse ait été encore apportée. Il me faudrait également parler de l'aquaculture des coquillages, ayant aussi ses tords écologiques (sédimentation du milieu, prolifération d'espèces importées par accident, etc ...).
En conclusion, tout n'est pas idéal en aquaculture, filière nécessitant un effort de recherche appliquée et de développement durable soutenu par nos politiques, pour être réellement productive et respectueuse de l'environnement. Peut-être, d'ailleurs, serait-ce aussi une solution de reconversion pour certains pêcheurs ? Les quotas étant basés sur des constats scientifiques, ils ne seront certainement pas changés par l'intervention démagogique de notre Président. Il est certainement temps de favoriser de réelles solutions, aussi bien environnementales qu'économiques et sociales. En ce sens, une aquaculture ayant résolu ses problèmes techniques et écologiques serait une alternative concrète.
Commentaires
Trackback manuel : http://www.le-doc.info/2008/01/28/307-laquaculture-une-reponse-a-la-surpeche
J'ai insisté un peu sur les parasites et l'évolution de la pathogénicité…
J'ai adoré ton billet, vraiment. Ca m'a fait plaisir de te lire. Ca m'a rappellé ma dissert finale de "Droit et économie de l'environnement" en M1, à peu près sur le même sujet…
Ecrit par : Timothée | 28 janvier 2008
Je suis très intéressée également car je ne pensais pas que c'était si complexe.
Pourtant les nutritionnistes nous prescrivent du poisson mais ça risque de devenir un luxe impossible.
Ecrit par : Rosa | 28 janvier 2008
Hello,
Content que ce billet plaise ! Je pensais pas inspirer d'autres blogeurs ... Ou pour mieux dire, Rosa fut notre muse ce soir ;)
Je n'ai vraiment pas pensé aux parasites, ni aux agents pathogènes, en rédigeant ce billet. Et pourtant c'est un bon exemple de contamination biologique associée à l'élevage ! Mais l'oubli est désormais corrigé avec ton billet-frère.
Je suis parti d'articles de spectrosciences, mais comme j'avais l'impression d'interpréter trop rapidement j'ai parcouru pour plus de sûreté un communiqué de presse de la FAO où ils disaient, je cite : "Alors que monte l'inquiétude internationale concernant la pêche des ressources marines et d'eau douce, le rôle potentiellement important de l'aquaculture - l´élevage de poissons et de plantes aquatiques dans les zones côtières et les eaux intérieures - pour réduire la pression sur les stocks sauvages et répondre aux besoins alimentaires d'une population mondiale croissante est de plus en plus reconnu." (08/08/07). Mais de rajouter tout de même : "Les domaines spécifiques d'inquiétudes du Sous-Comité de l´aquaculture concernent la perte de milieux naturels, l'utilisation d'antibiotiques et de farines de poissons, l'invasion des écosystèmes locaux par des espèces non locales, l'inclusion de produits à base de soja génétiquement modifié dans la nourriture des poissons et les questions liées à la répartition équitable des profits de l'aquaculture entre les communautés." Bon ça va, l'esprit critique fonctionne toujours à la FAO ^^
Ecrit par : Fulmar | 28 janvier 2008
Fulmar, ces listes nous donnent le vertige...
Si je ne commençais pas à te connaître, j'aurais peur que tu fasses de la paranoïa !
Sur mon blog, Bob, (La Soyeuse) un visiteur s'interroge et t'interroge sur ton pseudo...
Ecrit par : Rosa | 30 janvier 2008
Il y a pas mal d'aquaculture en Asie d'ailleurs d'après ce que j'ai compris. (J'ai vu un article très intéressant sur les plantes vivaces dans l'avant dernier pour la science).
Ecrit par : stephane | 02 février 2008
J'ajouterai que les problèmes de quotas de pêche actuels viennent aussi de décision bruxelloises qui retirent aux uns pour donner aux autres. Bref ce n'est pas une solution.
Comme alternative à l'aquaculture, on pourrait aussi imaginer des réserves animales comme cela se fait pour la chasse et d'une certaine manière pour l'ostréiculture, non ?
Ecrit par : stéphane | 03 février 2008
En toute logique, les parcs maritimes doivent pouvoir assurer une conservation de la biodiversité marine. Mais ça peine à se mettre en place, comme pour le parc d'Iroise. Et parmi ses détracteurs, on trouve des militans pêcheurs, justement ... Qui se battent pour garder assez de prises pour survivre. Mis à part changer la donne en favorisant la reconversion de nombreux pêcheurs, je ne vois pas comment sortir de ce cercle vicieux !
Ecrit par : Fulmar | 03 février 2008
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