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29 avril 2008

Le mythe prométhéen de Curie

Un échange assez chahuté entre habitués de mon blog a été l'occasion pour moi d'entamer une réflexion de fond autour de l'argument de Gabriel B. : Marie Curie est-elle un exemple provocateur à citer pour réfuter le scientisme ? Dans ce billet, j'essaierai de développer cette réflexion en m'appuyant sur une parabole reliant la grande physicienne au mythe grec de Prométhée.
 
2082648881.jpgAux premiers temps du règne de Zeus, le Titan Prométhée, fils de Japet et de Thémis [1], sculpta lui-même les hommes à partir d'argile et leur enseigna la métallurgie et différents arts. Après la défaîte des Titans face aux Dieux de l'Olympe, Prométhée déroba le feu et l'offrit aux hommes. Zeus le punit alors en l'enchaînant au mont Caucase. Là, un aigle venait chaque jour dévorer son foie, l'organe se regénérant en prévision de la curée du lendemain.
 
La légende de Prométhée a été maintes fois reprise comme l'image de l'apport de connaissances aux hommes. Cette métaphore est d'autant plus forte qu'elle symbolise le travail du savant apportant les fruits de ses découvertes à ses pairs. De même est-il mis en avant dans la philosophie grecque comme la preuve même que la connaissance peut être enseignée.
 
Aussi le mythe de Prométhée peut parfaitement être repris afin d'illustrer le parcours scientifique de Marie Curie, et plus particulièrement sa découverte du radium, du polonium et ses travaux sur la radioactivité [2]. Il n'est guère difficile d'attribuer l'image de "feu technologique" au nucléaire, véritable révolution technologique du siècle dernier. De même la leucémie contractée par Marie Curie suite à son exposition à ces éléments radioactifs peut être reçue comme l'image de sa punition, ayant arraché le "feu nucléaire" pour éclairer les hommes. Il n'est pas difficile d'y voir, à partir de là, un sacrifice vivant dans l'oeuvre scientifique de Marie Curie, ainsi sacralisée dans une sorte de mythologie scientifique moderne.
 
A l'inverse, il est tout à fait possible de dresser un parallèle entre Marie Curie, Prométhée et le mythe d'Adam et Ève. Après avoir goûté aux fruits de la connaissance, Marie Curie n'aurait-elle pas subie le châtiment divin ? Et sa punition (leucémie) sonne alors comme un avertissement adressé au genre humain, trop avide de savoir et de dépasser sa condition, entraînant sa propre chute. Les férus de mythologie biblique feront aussi un parallèle avec la Tour de Babel, également punie par la puissance divine. Enfin, les féministes ne manqueront pas de nous faire remarquer qu'une fois de plus, la femme est accusée d'apporter tous les maux à la société ;)
 
Il est donc tout à fait possible d'utiliser la parabole prométhéenne de Marie Curie pour supporter deux camps opposés : d'un côté les scientistes y voyant une représentation de l'enseignement de la connaissance dépassant sa propre personne physique, et de l'autre les écologistes ou anti-scientistes retenant l'avertissement infligé sous forme de leucémie à Marie Curie, rappelant à tous les conséquences les plus désastreuses du feu nucléaire ... 
 
Mais ce billait serait fort incomplet s'il ne prêtait pas attention aux discussions de l'auteur allemand Hans Jonas au mythe prométhéen, qui voit dans ce récit grec plus qu'un avertissement et une allusion aux risques liés à une mauvaise utilisation des outils technologiques issus de la science. En effet, Jonas propose, dans son ouvrage intitulé Le Principe responsabilité (1979), que toute technologie pouvant détruire - potentiellement - l'humanité doit être tout simplement interdite. In dubio pro malo. Il faut donc, d'après Jonas, envisager le pire pour mieux contrôler le risque, et ainsi dresser des garde-fous technologiques. C'est, vous l'aurez peut-être entrevu, un des aspects fondateurs du fameux principe de précaution, entré dernièrement dans notre Constitution Française. Si Jonas a été bien souvent accusé d'anti-sciences, c'est probablement à tord, puisque ces précautions n'ont pour objectif que de faire progresser la technologie, et non la censurer. Encore un clin d'oeil à l'usage abusif du principe de précaution ;)
 
Marie Curie est-elle une mythologie prométhéenne moderne ? Certainement, et c'est sans difficulté qu'elle s'inscrit dans l'argumentaire des différentes factions se disputant des débats technologiques comme le nucléaire civil. Il serait assez peu objectif de l'attribuer comme symbole d'un camp particulier, tant l'enseignement de sa propre vie est trop riche pour être réduit à une seule facette. Ce serait, comme je l'écrivais dans un commentaire à un billet précédent, terriblement réducteur d'oublier son action de femme scientifique à travers le monde ou pendant la Grande Guerre 14-18 [3]. Son héritage est également social, et profitera par la suite à la condition féminine [4]. Le mythe curien est donc successeur au mythe prométhéen, car en plus d'illustrer la recherche de connaissance et la transmission du savoir, il rappelle au combien la technologie moderne peut se révéler dangereuse si mal maîtrisée. C'est là le véritable message de Curie à mes yeux. Un manifeste pour une science radieuse et raisonnée.
 
[1] Différentes études mythologiques critiqueraient aisément cette parenté, discutée par les textes grecs. Cependant, le sujet de ce billet ne concernant pas la culture grecque, je décris ici volontairement dans une version majoritaire les faits mythologiques intéressant mes propos.
 
[2] http://nobelprize.org/nobel_prizes/physics/laureates/1903/index.html 
http://nobelprize.org/nobel_prizes/chemistry/laureates/1911/index.html 
 
[3] Marie, assistée de sa fille Irène, se chargera de la formation de manipulatrices de radiologie pour le service des armées. Elle équipe 18 voitures radiologiques, appelées « les petites Curie », pour se rendre sur le Front.
http://www.curie.fr/fondation/musee/marie-pierre-curie.cfm/lang/_fr.htm
 
[4] Alors que le journal Nature s'inquiète d'un sexisme en physique contre les femmes chercheuses, cette dernière remarque prend une tournure toute particulière !

Commentaires

J'avoue être mal à l'aise quand j'entends parler de "scientisme". J'ai été traité de " scientiste dogmatique " par une psychanalyste de mes amies à qui je faisais remarquer que l'apparition d'un langage parlé et articulé chez " homo " était lié au développement de l'encéphale.. Dans son bouquin " Pourquoi la psychanalyste " la très médiatique lacanienne E. Roudinesco s'adresse constamment en les fustigeant aux " scientistes" ..Sont visés en particulier Sokal et Bricmont . Je ne crois pas qu'actuellement il existe des scientifiques qui pensent que la " SCIENCE " doit résoudre tous les problèmes sociétaux, en particulier politiques qui se posent à l'humanité. D'après moi on traite de "scientiste" des rationalistes qui se pensent ( à tort ou à raison ) héritiers des "lumières franco-kantiennes" , ce qui suppose qu'il existe une méthode " scientifique" d'exploration du monde qui permet de s'approcher plus ou moins de la "vérité" et que cette méthode est universelle. Il en résulte pour eux ( et je partage ce point de vue) que dire que la science n'est qu'un discours comme les autres sur le monde, à placer sur le même plan que les mythologies est une position parfaitement réactionnaire , et qui n'est pas comme on le croit contemporaine mais existe dès le XVIII ème siècle , en réaction justement à la "philosophie des lumières" . Voir Cassirer " La philosophie des lumières" et plus récemment Sternhell " Les anti-Lumières" justement sous titré " Du XVII ème siècle à la guerre froide"

Ecrit par : tybert | 30 avril 2008

Très bel article très bien écrit.

Ecrit par : stéphane | 30 avril 2008

C'est vrai que ce terme de "scientisme" est souvent utilisé à tort et à travers. En particulier, il est souvent lancé contre les rationalistes ou simplement les défenseurs de la rigueur intellectuelle. Pour partir du bon pied, il convient de s'entendre sur une définition du terme.
Celle que donne wikipedia ne me semble pas trop mal:
"Le scientisme est un point de vue apparu au XIXe siècle selon lequel la connaissance scientifique permettrait d'échapper à l'ignorance dans tous les domaines et donc, selon la formule d'Ernest Renan (1823-1892) d'organiser scientifiquement l'humanité. Il s'agit donc d'une foi dans l'application des principes de la science dans tous les domaines. Dans cette perspective, le politique s'efface devant la gestion « scientifique » des problèmes sociaux et toute querelle ne peut dès lors que relever de l'ignorance, de l'idéologie, ou d'une volonté de nuire : il existerait une « bonne solution » qui s'imposerait sans que la volonté, les desiderata ou la subjectivité d'un décideur n'aient à intervenir."
En fait, on peut considérer que le scientisme est une conception quasi-religieuse de la science, laquelle est censée résoudre tous les problèmes de l'humanité, y compris ceux qui relèvent de la morale ou de la politique. Il n'est pas étonnant qu'il suscite des mythes comme celui de Marie Curie.
A l'opposé, certains écolos développent une autre vision mystique, celle d'une science jouant avec le feu, avec des "forces qui nous dépassent". Bref la recherche est vue comme un sacrilège, et l'homme doit rester à sa place...
Bien évidemment, je renvoie ces deux points de vue dos à dos...

Ecrit par : Beurk | 04 mai 2008

Vous les scientifiques
si vous n'avez pas peur des gros romans
je vous recommande "Dans la main du diable" d'Anne-Marie Garat (collection Babel)
dont j'ai parlé sur mon blogue.
L'histoire se situe en 1913 et met en scène les savants (on ne disait pas scientifiques !) de l'époque des biologistes et des chimistes.
L'intrigue : des officiers ont récupéré les découvertes en chimie pour faire les premières armes chimiques, testées sur des êtres humains. Les savants se battent contre cette utilisation monstrueuse de la Science.

Billet très intéressant Fulmar.

Ecrit par : Rosa | 07 mai 2008

Si ma provocation fut la génèse (ou l'étincelle primordiale) de cet article, j'en suis fort heureux.

Alors soyons fair-play, cet article est excellent et rigoureux.

Ecrit par : Gabriel B. | 12 mai 2008

Merci pour vos commentaires, je profite de mon temps libre pour rebondir sur les conseils de lecture rajoutés, et j'ai reçu une demande de republication sur spectrosciences (en tribune libre), on verra dans les jours à venir si j'y donne suite !

@ Gabriel B : en effet vous êtes "ma muse" pour ce billet !

Ecrit par : Fulmar | 14 mai 2008

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